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Le
mont du Temple ou le Haram : aux sources des passions |
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Dans un angle de la vieille ville de Jérusalem, 4’000 ans
d’Histoire ont accumulé sur un minuscule périmètre une charge religieuse,
symbolique et mythique sans égale au monde. Par René Lefort,
directeur du ”Courrier de l'Unesco”. S'il y a au moins un point sur lequel Israéliens et
Palestiniens s'accordent, c'est que la pierre d'achoppement de leurs
dernières négociations de Camp David a été le futur statut de Jérusalem, et avant tout celui d'un
minuscule périmètre, puisqu'il s'étend sur moins de 15 hectares. Mais
existe-t-il un autre lieu au monde sanctifié par plusieurs religions, et
aussi sacré, sacralisé et sublimé? Ce quasi-rectangle d'environ 300 mètres sur un peu moins
de 500 mètres, taillé dans le rocher au nord et bâti à l'est et à l'ouest
pour compenser la pente naturelle du terrain, forme le coin sud-est de la
vieille ville de Jérusalem, dont il occupe le cinquième environ. Une plate-forme comme suspendue dans les airs Le mont du Temple
des juifs, ou le Haram al-sharif
des musulmans [le "noble Sanctuaire", en arabe], est une
plate-forme comme suspendue dans les airs: elle surplombe, du haut de ses
murailles qui peuvent atteindre 40 mètres de haut, toute la vieille ville et
rayonne bien au-delà. Ce qu'elle donne d'abord à voir au visiteur, dévot,
pèlerin ou touriste qui s'en approche, ce sont ces immenses murs en blocs de
pierre taillée longs parfois de 10 mètres. Ils ont été bâtis du temps
d'Hérode le Grand, reconnu par les Romains comme roi des juifs, qui fit
reconstruire à leur sommet le Temple juif, entre 19 avant J.C. et, pour
l'essentiel, 9 après J.C. On en possède des descriptions écrites assez précises.
Toutes soulignent sa grandeur et sa magnificence: 50 mètres dans sa longueur,
autant dans sa plus grande largeur et sa hauteur, sur une esplanade bordée de
centaines de colonnes de marbre blanc, dont la hauteur pouvait dépasser 30
mètres. De gigantesques portes et escaliers menaient à l'esplanade elle-même.
Mais après son incendie par les légions de Titus en 70 après J.C., qu'en
reste-t-il aujourd'hui, non pas dans les croyances religieuses, les mythes,
voire les idéologies, tous plus forts et puissants les uns que les autres,
mais dans les pierres? Du Temple lui-même, aucune trace matérielle à ce jour;
de l'enceinte hérodienne, quelques grandes portes d'accès et la majeure
partie des murailles. Un morceau d'entre elles, à l'ouest, fut appelé le mur des Lamentations par les
chrétiens au Moyen Age: les juifs venaient y prier et pleurer leurs malheurs.
Ceux-ci le dénomment simplement le "mur occidental" [le Kotel]. Ils
le considèrent depuis quelques siècles comme leur lieu le plus sacré,
d'autant que certains d'entre eux affirment qu'il a été construit sur les
soubassements de la muraille qui ceinturait le premier Temple juif. Les
archéologues, pour leur part, estiment plutôt que ne subsisteraient des
restes de cette première muraille que dans l'actuel mur oriental.top "Je pense donc à construire un temple au Nom de Yahvé
mon Dieu, selon ce que Yahvé a dit à mon père David: "Ton fils que je
mettrai à ta place sur ton trône, c'est lui qui construira le Temple pour mon
nom". Salomon, fils du roi David qui a réuni les 12 tribus israélites
dans un royaume dont il a fait de Jérusalem la capitale, a acheté une colline
qui s'appelait alors le mont Moriah. Voilà plus de 3'000 ans, c'est là qu'il
fit construire le premier Temple juif, de 960 à 953 avant J.C. Qu'importent
ses dimensions modestes: environ 30 mètres de long sur 10 de large et 15 de
haut, selon les sources littéraires. Car ce qu'elles soulignent, c'est la
splendeur de sa décoration intérieure qui mêle l'or, l'argent, le bronze et
le cèdre du Liban. Et surtout, qu'en son cœur reposait l'Arche d'alliance,
dans l'ombre du Saint des Saints dont la seule ouverture est une porte qu'à
partir du sixième siècle avant J.C. seul le grand prêtre peut franchir.
C'était le lieu de résidence de l'Eternel. Une alliance éternelle mais conditionnelle Elle enfermait les deux tablettes de pierre - les Tables de la Loi - que Moïse avait
reçues de Dieu sur le mont Sinaï. Celles-ci scellent l'Alliance entre un
"peuple élu" et un Dieu unique aux Israélites, qu'ils proclameront
ensuite le Dieu unique pour l'humanité entière: le monothéisme était né.
Cette Alliance est un contrat. Dieu ordonne à ses fidèles: "Tu n'auras
pas d'autres dieux en face de moi" et "tu ne feras pas
d'idole", et énonce les grandes règles morales et liturgiques. S'ils
respectent Sa Loi, ses fidèles non seulement deviennent "une grande
nation", vivant dans le bonheur et la prospérité, mais reçoivent aussi
de Lui une terre. Comme l'Alliance est éternelle, ils en sont aussi
éternellement propriétaires. S'ils respectent les obligations divines, ils y
résident. Sinon, Dieu qui donne la terre peut aussi la reprendre et
abandonner son peuple à l'exil et aux malheurs qu'il entraîne. Cependant, le
retour, un jour ou l'autre, est promis: "Si vous observez Mes
commandements... je vous ramènerai dans le lieu que J'ai choisi pour y faire
résider mon nom". Exils. Exil en Assyrie des Israélites du royaume du nord
(Samarie), sept siècles avant notre ère; exil en Babylonie des juifs de
Judée, après la destruction du premier Temple par Nabuchodonosor en 587 avant
J.C.; exil encore, pendant près de deux millénaires, après la destruction du
deuxième Temple par Rome en l'an 70. Exils pendant lesquels les juifs
religieux, trois fois par jour, 365 jours par an, implorent Dieu de
ré-instituer le Temple, donc de restaurer l'Alliance entre Lui-Même,
eux-mêmes et leur terre, au centre de laquelle s'élève le mont du Temple.
"Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite m'oublie; que ma langue s'attache
à mon palais si je ne me souviens toujours de toi", promet-on lors de
tout mariage juif. Où se trouvait exactement ce premier Temple ? Sa localisation sur le mont Moriah est peu ou prou cernée, affirment les historiens et
les archéologues. Quant à son autel des Holocaustes, il était probablement
sur le point le plus haut de ce mont, selon les règles qui prévalaient à
l'époque pour choisir où ériger un sanctuaire. Il y a là un rocher. La Tora -
les cinq premiers livres de la Bible - situe sur ce même rocher le lieu où
Abraham avait prouvé, 1 000 ans avant qu'elle soit écrite, qu'il vénérait
Dieu au point d'être prêt à lui sacrifier son fils Isaac. La première
alliance fut conclue.top Abraham, dénommé Ibrahim dans le Coran, est
traditionnellement l'ancêtre commun des juifs et des Arabes. Plus de deux
millénaires après, c'est de ce même rocher que, selon la tradition musulmane,
le prophète Mahomet, arrivant de La Mecque après un voyage céleste, monta au
Ciel. Les fidèles y distinguent l'empreinte vénérée du pied du prophète... En 638, le calife Omar conquiert Jérusalem. L'esplanade
que les Arabes découvrent est un terrain vague parsemé de ruines, sans aucune
fonction religieuse depuis des siècles, comme pour symboliser la
"dé-judéisation" de Jérusalem. Il aurait même, dit-on, servi de
dépotoir après avoir probablement accueilli, selon des sources écrites, un
temple romain. Des récits ultérieurs décrivent comment le calife Omar
fait dégager cette esplanade et le rocher lui-même. Et, dès lors, l'époque
étant plus récente et les vestiges plus nombreux, les hypothèses s'effacent
devant les certitudes. Des travaux de construction et de ce qu'on appellerait
aujourd'hui de réhabilitation sont entrepris pour faire de l'esplanade un
espace religieux et social au service de la nouvelle communauté musulmane.
Ils s'étendront sur des siècles. La troisième ville sainte de l'islam Les murailles méridionales et orientales commencent à être
en partie rebâties. Les deux plates-formes créées alors sur l'esplanade
existent toujours. C'est probablement sur la plus méridionale des deux qu'est
bâtie une première mosquée - en fait un simple abri qui protégeait les
croyants du soleil -, celle qui sera baptisée la mosquée Al-Aqsa, ("la
plus éloignée", en arabe). Sur l'autre plate-forme, plus élevée, surgit
un peu plus tard, à la charnière des septième et huitième siècles, le Dôme du
Rocher. Depuis lors, sa coupole cylindrique, qui coiffe un bâtiment octogonal
que Soliman le Magnifique fera couvrir plus tard de ses tuiles colorées qui
existent toujours, surmontera non seulement le Haram mais pratiquement tout
Jérusalem et ses environs. Puis la mosquée Al-Aqsa est reconstruite à
plusieurs reprises. Les Croisés (1099-1187) s'approprient tout l'espace de
l'esplanade mais ne le modifient pas durablement: quand Saladin leur reprend
Jérusalem, il fait effacer les traces de leur présence et remettre les
bâtiments en leur état antérieur. C'est sa dynastie - les Ayyubides - puis
surtout les Mamelouks qui, du XIIIe au début du XVIe siècle, font du Haram ce
qu'il est aujourd'hui. En particulier, ils y multiplient d'autres lieux de
prières et des bâtisses telles que les écoles religieuses (les madrasas), les
bibliothèques, les maisons de retraite ou les hôtels pour pèlerins. Sur le
Haram cohabitent désormais des édifices strictement religieux et des édifices
sociaux, qui débordent d'ailleurs des murailles.top Le Coran ne contient pas de référence indubitable à un
lieu saint à Jérusalem. Certes, c'est vers elle que devaient au début se
tourner les croyants pour prier. Mais, très tôt, cette mosquée que le Coran
qualifie de "la plus éloignée", où il dit que le prophète fut
transporté à l'issue de son voyage céleste depuis La Mecque, fut associée à
l'espace pieu qui s'érigeait à Jérusalem. Puis, probablement dès le huitième
siècle, les deux épisodes du voyage et de l'Ascension de Mahomet confluèrent.
Un lien émotionnel, intellectuel, religieux, voire identitaire, d'une force
inouïe, était dès lors noué entre Al-Qods,
"la Sainte", le nom arabe de Jérusalem, et les musulmans: elle
devient la troisième ville sainte de l'islam, après La Mecque et Médine en
Arabie Saoudite. Ce lien était d'autant plus fort que s'y rendre était un
pèlerinage très prisé. Enfin, selon certaines traditions musulmanes, la
Kaaba, l'édifice qui s'élève au centre de la mosquée de La Mecque et qui
abrite la Pierre Noire, attribuée à Ibrahim, serait transportée à la fin des
temps près du Dôme du Rocher. C'est là aussi que la communauté des fidèles
musulmans subirait le Jugement dernier. Constructions et destructions Le Haram ou
mont du Temple a connu, pendant près de trois millénaires, un cycle
ininterrompu de constructions et de destructions, de reconstructions et de
réhabilitations: aux mêmes emplacements, les mêmes pierres ont peut-être été
utilisées pour bâtir des édifices consacrés à des divinités païennes et au
Dieu unique des trois religions monothéistes. Pendant des siècles, tous les
pouvoirs, parce qu'ils étaient indissociablement temporel et spirituel,
effaçaient l'empreinte de leurs prédécesseurs qu'ils avaient soumis pour
donner à voir de façon monumentale, à leur tour, leur souveraineté sur cette
esplanade dominant tout Jérusalem. Certes, cette Jérusalem autour de laquelle se
cristallisait l'identité des juifs en exil était-elle une Jérusalem céleste.
"Quelque part entre ciel et terre, et souvent plus au ciel que sur
terre, Sion (une colline voisine du mont du Temple, NDLR) faisait signe et
donnait sens au présent" (1)
de ces exilés. A partir de la fin du siècle, le mouvement sioniste, pourtant
composé en grande majorité de laïcs, "investira les mythes anciens de
sens modernes" et "reprendra à son compte la sacralité de cette
terre" (2). Jérusalem
terrestre et Jérusalem céleste, terre promise et terre nationale se
confondaient. En 1980, le Parlement israélien décida que "Jérusalem
entière et réunifiée est la capitale d'Israël". Parallèlement, s'affirmait un nationalisme palestinien
qui, en partie en réaction à cette décision, fit un objectif majeur de la
proclamation de Jérusalem comme capitale de son futur Etat, tandis que
l'Oumma, la communauté des musulmans du monde entier, revendiquait avec force
l'inaliénabilité du Haram. Le mont du Temple
/ Haram est aujourd'hui deux fois sacré pour les religieux, deux fois
sacralisé par bien des laïcs, et, parfois, instrumentalisé au service de deux
nationalismes. Peut-on alors imaginer une issue où l'un gagnerait tout et
l'autre accepterait de tout perdre? Peut-on imaginer un partage de cet
empilement, de cet enchevêtrement de strates et de structures, chargés de
tant de forces? Shimon Peres, le ministre israélien des Affaires étrangères
qui fut l'un des artisans des accords d'Oslo, aime à répéter que si les
conflits politiques peuvent se régler par des compromis, les conflits
religieux ne peuvent être surmontés que par la coexistence. |